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    Ti-Albert

     

     

     

    L'alizé léger et transparent qui enveloppait l'atoll était chargé du parfum des abutilons qui flottait comme un brouillard invisible, tombant sur eux comme un sommeil léger. Il était temps de repartir. De gros nuages chargés approchaient à grande vitesse et le Havilland tanguait devant l'assaut répété des mini vagues.

     

     

     

     

     

    -Piste de Grand Baie... ! Ici FA 605 B 24, en provenance de Colombo, Ceylan...QAB...

     

     

     

    -Vous êtes autorisés... 605 !

     

     

     

    -QED ?

     

     

     

    -Elle vous attend en début de piste 2... suivez la ! Terrain dégagé...bienvenue à l’île Maurice !

     

     

     

    Richard commença à descendre en bouclant la piste pour en prendre l'axe. Il frôla la cheminée de la raffinerie sucrière et la chaîne hôtelière en construction étirée le long du sabot de la baie.

     

     

     

    Diane et Anh Dào se réveillèrent au moment où les roues touchèrent la piste. Le petit avion ricocha quelques secondes et suivit la voiture pilote jusqu'au hangar métallique situé en bout du tablier. Un factionnaire administratif vérifia leurs papiers, tamponna quelques formulaires avec un sourire blasé et esquissa une politesse affectée inhérente à sa fonction.

     

     

     

    Lorsqu'ils quittèrent le T.A.C., ils marchèrent durant trois cents mètres. Parvenus au réservoir, Richard s'avança vers un homme endormi dans une charrette aux grosses roues de bois et tirée par une vache à bosse.

     

    -La casse.. ? dit-il en le secouant doucement.

     

     

     

    L'homme ouvrit un œil, maugréa et commença à se déplier en se réveillant. Lorsqu'il fut sur ses jambes, il se balança d'un pied sur l'autre puis, résolu, leva timidement sa casquette de base-ball et souhaita un « bonjour » d'un ton bourru, ce qui fit rire la petite Anh Dào.

     

     

     

    Il était grand et maigre... Il possédait une abondante chevelure noire et son visage mat indiquait qu'il pouvait avoir la quarantaine... et 90 % de sang indien dans les veines.

     

     

     

    -... la Casse ? répéta-t-il à moitié dans les vaps..puis, moi la Casse ! Oui patron !.... ?...

     

     

     

    Richard pensa qu'il avait sans nul doute flirté avec quelque alcool durant la veille pour être dans cet état euphorique.

     

     

     

    -Vous m'entendez ?...

     

     

     

    L'homme leva les yeux, l'aperçut enfin et hocha la tête.

     

     

     

    Rassuré, le reporter continua sur sa lancée.

     

     

     

    -Je suis le frère de Chris Desmond ! hurla -t-il...vous comprenez ?!

     

     

     

    Ti-Albert...c'était son nom...leva la tête, esquissa une grimace qui ressemblait à un sourire.

     

     

     

    -bonzour..ki manière. ?..

     

     

     

    -Mo bien...ou kose français ?

     

     

     

    -Oui..mossieur...mo parler Français !

     

     

     

    Sorti miraculeusement de sa léthargie éthylique, il les aida à monter dans le char et, prenant appui sur le timon, fit avancer l'animal amorphe d'un léger coup de scion.

     

     

     

    Durant le kilomètre qui restait à couvrir entre l'aérodrome et le village, Ti-Albert répondit aux questions que lui imposait Richard. C'est ainsi qu'il apprit comment Chris avait connu le Créole...une belle histoire d'amitié qui durait depuis deux ans.

     

     

     

     

     

     

     

    -Chris ! Si tu avertissais Richard de l'arrivée de notre bébé !...

     

     

     

    -Pas encore !...nous avons le temps...il ne doit venir qu'en août !

     

     

     

    -En juin !....répondit Moon

     

     

     

    -Quoi ?...

     

     

     

    -En juin. ! cria-t-telle..notre bébé ne doit venir qu'en juin ! ... comptes !.... je suis de deux mois...Alors ?

     

     

     

    Chris déplia ses doigts à la façon d'un enfant qui hante les salles de classe... et commença ....deux...trois....qu......huit...neuf ! mmm...exact ! Tu as raison ! en juin...pourquoi ais-je dit en août ?

     

     

     

    -tu pensais sans doute à une autre femme!...s'pas ? Fit-elle, taquine.

     

     

     

    -Ah oui...Tiens ... Pourquoi pas !...mmm...voyons...Krystal ?...non ! Tori ?...non plus ! Oui, peut-être bien Kimberley ! Répondit-il, jouant le jeu... connaissant Moon...dangereux.

     

     

     

    En effet, Moon partit au quart de tour...

     

     

     

    -Qui sont ces femmes !!!...que je leur arrache les yeux ! Jeta-t-elle, sournoise......

     

     

     

    A bord de l'Orchidée de mer, un fifty de vingt cinq mètres loué à Hawaï, la vie se déroulait ainsi, sans secousse, depuis trois semaines.

     

     

     

    Partis d'Oahu en début décembre, ils avaient fêté la nouvelle année à Sydney après deux semaines de mer. Le temps d'emmagasiner quelques provisions et ils repartaient en direction de l'Indonésie, passaient le détroit de Malacca et abordaient à Ceylan où ils avaient l'intention de rester une semaine. Janvier était là, une période idéale pour naviguer et profiter au mieux des beautés de l'île.

     

     

     

    Colombo n'était pas à proprement parler une ville pittoresque mais Chris et Moon n'en avait que faire. L' hawaïen qui les avait accompagnés avait attrapé une forte fièvre en traversant le chapelet îlien de La Sonde et ils avaient dû le débarquer d'urgence à Singapour. Il fallait le remplacer.

     

     

     

    Une fois ancrés au port, ils s'étaient mis à la recherche d'un bon marin désireux d'effectuer le voyage en aller simple jusqu'à l'île Maurice. Ils s'étaient rendus à la capitainerie. Un homme courtois les avait reçus. Le cinghalais était grand, de corpulence moyenne. Vêtu d'une chemisette kaki et d'un short anglais, il frisait la trentaine. Civilement, il les pria de s'asseoir.

     

     

     

    Chris exprima sa requête. L'homme réfléchit un moment puis, les regardant dans les yeux....

     

     

     

    -En effet...j'ai quelqu'un qui pourrait vous intéresser...c'est un bon marin...j'étais enfant qu'il exerçait déjà avec son père, un homme bon et loyal. Il est originaire de l'île Maurice et souhaite y retourner.

     

     

     

    -Mais...c'est excellent ça !...où....

     

     

     

    -Attendez ! Je n'ai pas fini ! ...c'est une excellente recrue...MAIS...

     

     

     

    -car il y a un mais.... ? ….souligna Richard

     

     

     

    -....sans gravité....venez !

     

     

     

    Ils suivirent un couloir étroit, passèrent une porte et aboutirent dans une salle de cinquante mètres carrés comportant...deux cellules.

     

     

     

    Richard tiqua.

     

     

     

    Dans l'une d'elles, il distingua une forme allongée sur un grabat en jute grossier. L'atmosphère était insoutenable, un mélange de moisi, d'alcool auxquels venaient s'ajouter des exhalaisons nauséabondes de crasse et d'urine.

     

     

     

    Le préposé tapa de ses clefs sur les barreaux.

     

     

     

    -La casse ! Lève-toi! tu as du beau monde qui vient te voir !

     

     

     

    -Ey !...ne me dites pas que c'est cet individu auquel je dois faire confiance ?

     

     

     

    -Attendez !...cet homme est parfaitement honnête !

     

     

     

    -c'est la raison pour laquelle vous l'avez enfermé...sans doute ? Ironisa Chris...

     

     

     

    --Non ! Ici, nous l'appelons la casse. La raison en est simple. Laissez moi vous expliquer. Si, après, il ne vous convient pas....vous pourrez disposer...je ne vous blâmerais pas...OK monsieur Desmond ?

     

     

     

    -OK !...mais soyez convaincant... fit Chris en regardant Moon.

     

     

     

    Cette dernière semblait compatir et montrait, comme à l'ordinaire, beaucoup plus de tolérance.

     

     

     

    -Son nom est Ti-Albert. Il a une trentaine d'années. C'est un excellent marin, courageux et honnête...mais comme vous avez pu le constater, il a un gros défaut....lorsqu'il est à terre et seulement, s'il n'a aucun engagement...il visite tous les bars du lieu où il se trouve. Résultat : ayant l'alcool difficile, il déclenche des bagarres mémorables. En une nuit, il peut dépenser toute sa paye...en libations ou en remboursement de la casse qu'il a occasionnée. Mis à part cela, je vous le répète...il est absolument sobre et très sérieux lorsqu'un contrat lui est offert ! Je me porte garant de cet état de fait !

     

    Maintenant...c'est à vous de décider.

     

     

     

    -Il y a longtemps qu'il est là ? Enfermé ?

     

     

     

    -trois jours !...

     

     

     

    -je m'en serais douté !...ça schlingue !

     

     

     

    -Pardon ?...

     

     

     

    -rien ! Laissez tomber ! Une expression occidentale !

     

     

     

    Chris réfléchit deux secondes, rechercha l'assentiment de sa compagne et à sa mine compatissante ....

     

     

     

    -Bon ! Je vais vous faire confiance...je veux bien l'engager...s'il est aussi bon marin que vous le dites...MAIS...car moi aussi, j'ai un mais....si j'ai le moindre pépin le concernant, je vous le renvoie...avec ma note de frais...si je dois payer les dégâts éventuels.....D'acc ?

     

     

     

    -D'accord ! ça marche ! laissez moi vous dire autre chose...qui va peut-être vous surprendre...Ti-Albert est comme un frère pour moi et si j'emploie des mesures aussi draconiennes à son égard...c'est pour le préserver, le soustraire à une calamité plus importante encore....aller au bout du désespoir...vous comprenez ce que je veux dire ?

     

     

     

    -Tout-à-fait...mais je prend quand même. Cette manière me paraît un peu esclavagiste mais l'idée d'être un philanthrope ne me déplaît en aucune manière...ça ne m'occasionne pas, comme à certains....de l'urticaire....répondit Chris en plaisantant.

     

     

     

    Et c'est ainsi que Ti-Albert entra au service du jeune couple. Le lendemain, en possession d'une gueule de bois carabinée, il s'était complaisamment offert de les guider à travers la ville pour une visite générale....sans passer par les bistrots !

     

     

     

     

     

     

     


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    AOUT 1963...

     

    -To !... Viens !....

     

    Richard leva la tête. Les pieds disparaissant sous la ligne claire du lagon, la chevelure gonflée par le vent iodé de la barrière de récifs, l'enfant balayait de ses mains délicates le sable limoneux du rivage, quêtant des coquillages nacrés du plus bel effet.

     

    Diane, allongée à ses côtés, livrée aux caresses perfides du soleil tropical, somnolait. Sa peau satinée, dorée comme du miel, imprimait sur l'ocre du front îlien une éphélide impudique.

    Il se redressa et laissant la nymphette bercée par l'alizé brunir en intégral, il se dirigea vers l'enfant.

     

    Huit jours avaient passé. Il avait fait l'aller-retour jusqu'à Washington, remis les documents accompagnés du rapport de mission à l'Organisation. Son travail était terminé. Aussi avait-il décidé de prendre un long congé et ce, malgré le refus et le chantage de l'Administrateur.

    C'est ainsi qu'accompagné d'une amie et de sa fille, ils avaient pris l'air deux jours après, s'accordant un périple autour du continent océanique.

     

    De toutes les latitudes, les vingtièmes parallèles sont parmi les plus beaux du monde. Ils avaient trouvé cette île surgissant des flots après quelques errements. Richard n'en avait pas vu d'aussi magique.

     

    De la lisière des nuages, elle ressemblait à un navire encalminé. La douceur du matin naissant avait ceint l'atoll d'une brume légère et irisée. Le lagon transparent, le chatoiement des coraux vivaces et l'eau bleutée constellée d'étoiles scintillantes avaient accroché leur regard, envoûtant les éphémères voyageurs qu'ils étaient.

    Séduits par le charme nouveau de l'instant, ils avaient amerri à quelques encablures de l'île, le long d'un chenal d'accès.

     

    Maintenant, le Havilland, flatté par la brise de mer, attendait comme un signe, l'empreinte d'une mélancolie salvatrice pour repartir.

     

    Le sable brûlant crissait sous ses pieds. Il s'approcha de l'enfant.

     

    -To !...c'est quoi, ça ?...dit la fillette

     

    L'insecte, muni de longues pattes, courait sur l'eau tel un patineur sur glace, cherchant à éviter le doigt curieux qui cherchait à l'attraper.

     

    -C'est un halobate...Anh Dào...plus communément appelé punaise d'eau...précisa le reporter.

    Richard avait prononcé le mot magique...punaise. L'enfant retira prestement son doigt et laissa l'insecte poursuivre son chemin dans le lagon. Il sourit, amusé par le manège.

     

    Un sifflet admiratif fusa derrière eux. Diane, décente, s'était approchée en catimini, surprenant leur conversation...à quatre pattes.

    Richard la tira par le pied, la faisant tomber puis il s'assit sur elle, la bloquant de ses cuisses puissantes. Il se pencha, l'embrassa doucement, croisant ses doigts dans les siens. Soudain,

     

    -...un ennemi à trois heures ! S'écria-t-elle en riant.

     

    Anh Dào se jeta contre eux, taquine, se joignant à leur naïve et sincère hilarité. Il y eut un silence. Alors l'enfant avança doucement sa main, décroisa leurs doigts pour la glisser lentement entre les leurs.

     

    Richard se mit à repenser à leur première rencontre. Cinq ans déjà. Diane travaillait comme interprète aux Nations Unies.

    Célibataire avec un besoin irrépressible d'avoir un enfant, de préférence adopté. En effet, elle estimait qu'il y avait suffisamment d'orphelins de par le monde pour préférer égoïstement en concevoir un pour soi_

     

    Un enfant était un enfant, quelle que soit sa nationalité ou sa race. Ils ont autant sinon plus besoin d'amour à donner comme à recevoir.... disait-elle.

     

    Elle avait donc contacté l'association les enfants du Mékong pour parrainer, dans un premier temps, une petite fille du Viet-Nam en vue d'une prochaine adoption. Un an plus tard, munie de toutes les accréditations nécessaires, elle était prête à aller la chercher à Hanoi, au Tonkin.

     

    Richard avait été chargé par le Sous-secrétaire de l'accompagner pour récupérer l'enfant prénommée Anh Dào, ce qui signifie Fleur de cerisier. 

     

    L'affaire n'avait pas été simple. Comme toutes les administrations en période trouble, il y avait une mauvaise communication. Diane parlait six langues dont le vietnamien et pourtant le dialogue avait du mal à passer. Le pays sortait tout juste de la guerre contre l'impérialisme français et des révoltes éclataient en territoire du sud. Il n'était pas question de se laisser abuser par une autre administration occidentale....disaient-ils

    Depuis 1955, le pays était une poudrière. L'insurrection était aux portes de Saïgon et les conseillers militaires américains dépêchés par les Etats-Unis tentaient de résoudre le problème à grand renfort de diplomatie dans un pays opposé à toute forme d'ingérence extérieure...au demeurant sans résultat.

    *

    Diane avait mal choisie son époque pour aller chercher l'amour d'une enfant......

     

    Enfin, à force de palabres, de quiproquos, de désorientation administrative due aux prémices d'un conflit fratricide, ils avaient réussi à récupérer l'enfant, apeurée, traumatisée par nos incessantes et stériles allers et venues à l'orphelinat....La pauvre Anh Dào était venue à se demandait à quelle sauce elle allait être mangée....on mangeait bien du chien....pourquoi pas Elle... se disait-elle....

     

    Néanmoins, après un mois de vie commune, toute crainte avait disparu. Avec beaucoup d'amour, Diane avait conquis sa petite Fleur de cerisier.....

     

     


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    L'endroit ressemblait à un immense gruyère. De profondes et innombrables cavités parcouraient en tous sens la montagne. Le roc à sa base était sillonné de rails et de traverses supportant d'énormes wagonnets remplis à ras bord de minerai ou de remblai. Ils parcouraient les galeries, poussés par des hommes, harassés par l'effort intense qu'ils fournissaient mais trop fiers pour courber la tête ou plier l'échine.

     

     

     

    Il avançait avec précaution, se collant à la paroi. Étagées en paliers successifs, des plate-formes de bois étaient aménagées le long de corniches où déambulaient des gardes en uniforme munis de lourds fouets de cuir.

     

     

     

    Disséminés autour de la « chambre » d'extraction, armés de pioches à manche court, des moines à masque de cire ahanaient sous la peine, extrayant et remplissant des seilles qu'ils portaient pour finir jusqu'aux wagonnets.

     

     

     

    Plus bas, des pistes avaient été creusées pour accueillir le remblai sortant du foudroyage. Le minerai brut remontait sur des tabliers roulants puis mis en caisses par quelques gardes détachés au conditionnement. La dernière étape consistait, sans doute, à réceptionner les contenants et les acheminer jusqu'aux véhicules stationnés en surface.

     

     

     

    Richard était sidéré. Le bruit était supportable sans plus ; et pourtant, jusqu'au moment où il avait ouvert le lourd huis de bois du tunnel, aucun bruit révélateur ne lui était parvenu. En levant la tête, le reporter en comprit la raison. Il aperçut d'immenses rectangles marrons adhérant à la voûte et tenus par des claveaux de fer: des panneaux acoustiques absorbants...efficace !

     

     

     

    L'atmosphère était étouffante de chaleur, de poussière qui prenait à la gorge. Richard devait photographier rapidement. Il sortit son reflex et commença à bombarder de clichés l'incroyable spectacle. Il n'arrêta qu'après avoir terminé les deux rouleaux de pellicule....il détenait sa preuve, ce pourquoi il était venu....Il pouvait partir.

     

     

     

    Sans se retourner, il rebroussa chemin. En arrivant à quelques mètres de la lourde porte de bois, conscient de son impuissance, Il eut néanmoins une pensée compatissante pour tous ces asservis, la seule consolation qu'il puisse leur accorder...pour l'instant !

     

     

     

    Mandaté par différents pays de l'ONU pour accomplir ce reportage, Richard savait que la Commission, munie de ses preuves, allait statuer...mais sans trop y croire. L'Empire du Milieu avait un siège depuis 1971 mais bien que n'ayant pas encore de droit de veto en temps que membre permanent, Richard savait qu'elle possédait une forte influence sur les décisions onusiennes....

     

     

     

    Soudain, une envie irrépressible d'éternuer s'empara de lui, l'amenant jusqu'à l'apoplexie. Hélas, il ne put la réprimer. L'écho fut tel qu'il eut l'impression que toute la montagne allait s'effondrer. Il entendit aussitôt des ordres en chinois suivi d'un remue ménage invraisemblable dû à la surprise.

     

    Quelques coups de feu éclatèrent, tirés Dieu sait où....Richard ne tenait pas à le savoir. Il repassa prestement l'ouverture et s'apprêtait à refermer l'huis lorsqu'une balle entama le bois à quelques centimètres de sa tête. Il était découvert !

     

     

     

    Il remonta rapidement le chemin parcouru avec une seule idée en tête : il fallait fuir le plus vite possible...et le plus loin.

     

    Dans la lamaserie, le coup de feu avait été entendu, le long tunnel faisant office de caisse de résonance.

     

    Lhamo était au rendez-vous à la boiserie pour le conduire dans le labyrinthe.

     

     

     

    Une dizaine de minutes plus tard, ils parvinrent au pivot de l'extérieur. Dehors, c'était le branle bas de combat. Allées et venues incessantes, ordres, tirs sporadiques sur une cible illusoire....le moine jeta un œil...la sortie était impossible pour l'instant. Il se retourna, regarda Richard, réfléchit puis il fit signe au reporter d'attendre et redescendit l'escalier de pierre.

     

    Quelques minutes plus tard, il remonta, suivi d'un jeune moine. Ce dernier ne dit mot. Il semblait à la fois apeuré et digne. Lhamo lui parla à l'oreille et poussa le passage. Le jeune moine s'y faufila et l'ombre jaune referma derrière lui. C'est à ce moment là que Richard comprit.

     

    Il désapprouvait mais l'enjeu était trop important pour faire du sentiment. Pour les Chinois, il fallait un responsable et ils venaient de leur en fournir un... ce, afin de faire cesser toute cette effervescence martiale et retrouver ainsi une quiétude favorable à sa « mission ».....

     

     

     

    -N'ayez crainte...mon ami...dit Lhamo, Il ne risque rien. Au pire, ils vont le conduire à la carrière. Quant à parler, aucun souci, Champo...c'est son prénom..est muet de naissance et s'est porté volontaire...pour la Communauté.

     

     

     

    Sur ces mots sacrificiels, il ouvrit légèrement le passage et jeta un œil. Le chemin était libre. Richard lui donna une tape amicale sur l'épaule, lui sourit et sortit. Il remonta le chemin de prière et parvint à l'endroit où il avait caché la corde. L'aube commençait à poindre. L'horizon était rougeoyant.

     

     

     

    Quelques minutes plus tard, il repassait le mur d'enceinte, manqua de peu une patrouille passant en petites foulées et se fondit dans la nuit jusqu'à son véhicule. A peine dans le 4x4, il entendit au loin des camions démarrer. L'alerte était chaude. Les Chinois avaient ils été dupes du coupable tout désigné ? Richard ne voulait pas le savoir.

     

     

     

    Le reporter, en les prenant de vitesse, arriva sans problème à Lhassa. Par des chemins détournés, il parvint à la ruelle, derrière l'hôtel et retrouva l'atmosphère sereine de la cour. Il était resté absent plus de trois heures. Pas question de se reposer, il fallait décamper.

     

     

     

    A peine sorti de l'agglomération, il aperçut la lumière des phares du convoi militaire arrivant en catastrophe sur la grande voie. Il était à moins d'un kilomètre....il pensa...les Chinois n'étaient pas aussi bêtes que Lhamo le croyait...

     

     

     

    Richard freina, éteignit les phares, sortit de la route, effectua un slalom entre les roches et s'immobilisa derrière un « chorten » d'où il pouvait apercevoir la piste..puis il coupa le contact. Les bruits portaient loin ; les massifs amplifiaient les sons.

     

     

     

    Tapi dans l'ombre, il vit les lourds véhicules passer. Une vingtaine. L'effectif s'était accru. L'importance de la découverte était à la mesure de leur mobilisation quasi générale.

     

    Dès que l'arrière de la colonne ne fut qu'un point à l'horizon, il reprit la route et roula pleins feux jusqu'au lac. Dix minutes plus tard, il survolait les montagnes.

     

     

     

    Cependant, il n'était pas encore sorti d'affaire. Il n'avait qu'une seule crainte : celle d'apercevoir dans le ciel devenu interdit les Migs de l'aviation chinoise qu'il savait stationnés à Tsegang, à deux cents kilomètres de la « résidence des Dieux ». Aussi, regardait-il en permanence vers l'est, s'attendant à les voir fondre sur lui.

     

    Indubitablement, l'alerte avait été donnée mais Richard spéculait sur ses chances concernant la durée d'exécution. Il ne restait plus qu'une cinquantaine de kilomètres à couvrir pour être en sécurité. Une fois au Bhoutan, il serait sauvé.

     

    Les minutes passèrent, impitoyables, angoissantes. Les jointures de ses mains étaient blanches à force de se crisper sur le manche.

     

     

     

    Soudain, ce qu'il redoutait arriva. Des appareils...à huit heures...niveau quatre supérieur. Il remonta vers les nuages, cherchant l'échappatoire.

     

    Les Migs se rapprochaient dangereusement. Le reporter pria sans trop y croire pour qu'ils ne soient pas munis de missiles armés.

     

    Déjà, le Mercury perçait les nuages. Richard fit une prière muette en fermant les yeux. Après tout, rien ne laissait supposer aux Chinois qu'ils étaient en présence de celui qui détenait les preuves irréfutables de l'infâme traitement auxquels les Tibétains étaient soumis !......mais s'il voulait s'en convaincre, il jouait imprudemment avec un conditionnel de la chance...plus qu'imparfait !

     

     

     

    Encore une fois, Dieu fut avec lui. Après avoir traversé les nuages, les hauts plateaux du Bhoutan apparurent, sillonnés par le tranquille Torsa...il était sauvé. Il commença à décompresser en descendant par paliers vers la vallée. Pourtant, une question le taraudait ; pourquoi les Chinois n'avaient pas tiré ?

     

     

     

    Il avait bien une explication. La plus logique consistant à admettre le fait qu'ils doutaient de l'identité de l'occupant du Mercury. Pour eux, celui qu'ils recherchaient se trouvait toujours au Tibet, se terrant, attendant le moment propice pour leur fausser compagnie. Tout avait été si bien orchestré par Richard qu'il était impossible, pour eux, que le suspect soit déjà en l'air...en toute impunité. Une logique cartésienne pourtant démolie par l'anonymat du véhicule laissé au bord du lac.....

     

     

     

    Bof !....pensa-t-il...après tout...qu'importait...Il était sauf...et c'était bien comme ça.

     

    Richard eut une dernière pensée pour « l'ombre jaune », le sacrifice du jeune moine et le vieux sage...et regarda le soleil. Lointain inaccessible, serein, l'astre du jour se levait dévoilant le visage nu de la Terre. Il sourit. Il allait faire une belle journée.

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • LA PORTE DE L'ENFER

     

    Une paroi de pierre...ça semblait inepte..pensa-t-il..il y avait nécessairement un passage dérobé, sournoisement caché, qu'il n'avait pas vu..et dépassé !

     

    Il revint sur ses pas en examinant le terrain en détail. Dans un angle, un ruissellement anormal filtrait, venant de la voûte. De chaque côté, l'eau coulait doucement, continue, érosive. Le froid avait gelé les coulées anciennes, rendant la paroi pareille à un miroir, certes un peu terne et déformé par les aspérités ; néanmoins, le reporter se voyait assez distinctement pour se reconnaître..... » l'ombre de l'eau rejoint la lumière »...il y avait une explication logique à ce second indice, persuadé qu'il l'avait sous les yeux.

     

    En effet, l'angle placé entre les écoulements était légèrement humide mais sans plus. Il sortit un briquet et, attentivement, analysa la surface. Il faillit bondir de joie. Ce qu'il touchait n 'était pas minéral mais végétal...du bois...une porte de deux mètres masquée par un artifice pierreux !

     

    Il la poussa doucement et sentit une légère résistance. La porte était épaisse. L'huis bougea. Une lumière crue l'aveugla, traçant tel un laser la paroi, créant des reflets saisissants de couleurs variées, imprégnées en clair-obscur....un jeu chromatique sombre et éclatant.

    A l'aide d'une ferrure récupérée près de la porte, il dégagea de la roche friable une gangue dorée, difforme, boursouflée.

    Richard connaissait ce genre de métal ravi à la montagne. Il en avait vu de toutes grosseurs, de toutes formes dans « sa » concession garimpo d'Itaituba au Brésil. Ce fut la raison de son départ, attaqué par un mal insensible à la quinine qui n'épargne aucun être humain....Par un malheureux coup du sort, il avait dû y rester deux mois entiers et s'il en était parti, ce n'était pas grâce à Charùtao. L'homme, un pilote chevronné mais un peu « loco » devait le récupérer après un reportage de deux jours. Il l'avait oublié. Pour survivre, il avait dû faire comme les autres....chercher « el oro »....

    C'est bizarre comme les souvenirs s'attachent, se fragilisent lorsque la souffrance tient une place prépondérante dans leur histoire...

    Heureusement, il y avait aussi de bons côtés...Manaïta, par exemple, une jeune et jolie « caboclo » qui avait partagé son existence éphémère là-bas.....

    Soudain, il eut froid. Il prit conscience que le moment ne se prêtait pas aux sentiments privilégiés du passé. Il rangea la pépite dans un mouchoir qu'il enfouit dans sa poche et revint à la porte.

     

    En ouvrant le passage, il eut l'impression que le souvenir de la belle métisse l'effleurait encore mais il s'estompa très vite comme une allumette devant le spectacle désolant qui surgissait devant lui......


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