• Retour au pays

    Huit coups venaient de sonner au carillon du beffroi lorsque je poussais la porte de mon bureau. Instinctivement, je frissonnais ; l'intérieur était une véritable glacière.

    Dehors, décembre régnait en maître pénétrant les os et bloquant les articulations.

    Au travers des vitres embrumées par le gel, j'apercevais l'univers fantasque des néons multicolores déformés et clignotants dansant tels lucioles et farfadets sous le vent mauvais. Le réveillon de Noël préparait les braises naissantes de 1977.

    Je fermais la porte et poussais avec précaution le verrou qui protégeait mon inspiration et retenait l'affluence des sempiternels raseurs de fin d'année. Si l'on ne pouvait y déroger, je pouvais tout au moins espérer que mon récent retour soit passé inaperçu. J'allumais. La pièce était telle que je l'avais laissée trois mois auparavant, négligée avec méthode, obsédante et intimiste.

    Parmi l'odeur des vieux papiers, l'encre des rotatives et les essences subtiles des meubles en chêne, l'effluve d'un parfum de femme flottait encore, subtilisé à ces choses inanimées qui me contenaient tout entier. Je fermais les yeux à cette évocation délicate, ce fluide lucide et aérien, reste d'une ultime passion.

    J'avais l'impression que passer le reste de la soirée au milieu de ces vingts mètres carrés qui donnaient asile à l'hiver constituerait l'allégorie de mon épitaphe ; pourtant le boss avait été catégorique au téléphone : je devais impérativement terminer la mise en page de mon reportage avant la saint sylvestre. A demi enseveli, mon fauteuil trônait devant un fouillis indescriptible de quotidiens et de journaux concurrents posés sur le bureau à la patine florentine.

    Un des bras était désarticulé, bizarrement suspendu au dosseret lustré. Je l'écartais et me laissais tomber, surpris par la lassitude d'une situation urgente et incontournable.

    A peine assis, je retrouvais au bout de mes doigts la sensation faussement agressive du tissu brocardé aux nuances Régence, une passive osmose qui m'était nécessaire à l'élaboration de chroniques importantes qui constituaient le sel de ma vie.

    Résigné par l'ampleur du travail à accomplir dans un délai aussi court, je commençais à aligner des mots aux accents à la fois imagés, proudhoniens et machiavéliques qui s'emboîtaient entre eux dans une magie habile et solennelle.

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